Ils étaient huit - 1
- benoitcombet
- 31 oct. 2025
- 4 min de lecture
Il gèle. Conformément au message j’attends sur le quai. De là où je suis aucune caméra n’est visible. Le lampadaire grésille comme dans un mauvais film d’horreur. Le vent est de la partie et fait grincer les chaînes. Voilà pour le décor. Pourquoi faire tout ça alors que cette ambiance aurait suffi. De toute manière il a du retard. Peut-être devrais-je en profiter et faire demi-tour. Trop tard… Une camionnette me fait un appel de phare et stationne. Un homme en descend, me menotte, m’enfonce un bâillon et une cagoule et me fait monter. Après une confusion de colère et de peur l’excitation prend le dessus. La soirée commence bien, la mise en scène est à la hauteur. A l’arrière je ne suis pas seul. Nous roulons longtemps et d’autres joueurs nous rejoignent. J’ai essayé de suivre mentalement la route mais ai renoncé. Je commence à comprendre l’une des raisons de l’interdiction du téléphone : personne ne sait où nous sommes et surtout pas nous. Je repense à cette affichette trouvée il y a quatre mois :
Amateurs de sensations fortes cette soirée est pour vous. Parviendrez-vous passer la nuit ?
Suivait un numéro. Quand j’ai essayé de rappeler il y a quelques jours il avait été désactivé.
Un temps d’arrêt puis à nouveau les portes s’ouvrent. Cette fois on nous fait sortir. Sans brutalité pourrais-je remarquer. Nous sommes débarrassés de notre attirail. J’esquisse un coup d’œil vers la plaque d’immatriculation. Bâchée. Rien n’est laissé au hasard. Déjà nos chauffeurs – masqués - remontent et font demi-tour.
Seuls dans la forêt. Devant nous non pas un manoir délabré, une usine abandonnée ou un hôtel en ruine mais un modeste chalet, bien entretenu. Seule la lune nous éclaire. Nous, c’est Alba, Alicia, Seb, Quentin, Clara, Val, Sami et Lucas. Je suis de loin le doyen du groupe. C’est Quentin qui prend les rênes et propose que chacun se présente rapidement.
Clara le coupe, suggère que nous rentrions. La pluie commençant à tomber nous acquiesçons. Pour autant c’est plus facile à dire qu’à faire. Les volets sont fermés, la porte solide, le soupirail trop petit pour s’y glisser. Val intervient quand nous nous décourageons : si le jeu a lieu ici c’est qu’il y a un moyen de rentrer, à nous de le trouver. Logique. Alicia a alors une idée : elle escalade un arbre qui surplombe la bâtisse et pousse un cri : il y a deux vélux. Aussitôt elle entame l’ascension à la conquête du toit. Aussitôt suivie de Quentin, Sami et Lucas. Ils nous ouvriront. La soirée commence bien : Clara boude dans son coin – jalouse ? -, Val et Alba font bande à part. Et moi personne ne me calcule. Pour changer…
Je suis ce petit type minable auquel tu ne prêtes pas la moindre attention ; je peux être caissier, éboueur, serveur, saisonnier, plongeur. Je cours derrière le moindre job. Ça, c’est pour le côté face ; celui que tout le monde voit. Les collègues me décriront certainement comme ça : un taiseux, un timide, effacé. Je n’ai pas d’ennemis, ni d’amis d’ailleurs. Je n’en veux pas. Ma vie à moi c’est de démissionner et mettre les bouts sans regarder derrière. Je ne veux plus être abandonné. Alors à tous ces inconnus je n’ai rien à leur dire. Je fais ce qu’on me demande, empoche ce qui m’est accordé et file chez moi sitôt les heures faites. Un seul signe particulier, qui fait que certains me trouvent bizarre : je porte toujours une paire de gants. Pourquoi ? Pour encaisser toute cette vie au-dehors et les enlever une fois passé ma porte. Comme une armure. Je ne sais plus d’où ça me vient cette vieille manie. Et voilà donc qu’une fois le verrou mis je me remets au travail. Mon vrai travail. Je suis écrivain. Non, je n’ai jamais vendu des milliers d’exemplaires. Ni même publié une seule page. Mais je noircis des cahiers et des cahiers, que je range ensuite dans des boîtes. Ces boîtes je les laisse aux propriétaires. Qu’en font-ils ? Je l’ignore. Ça ne me concerne plus. J’écris d’abord pour moi, pour faire sortir ce qui me rendrait fou. Bref.
Je suis tiré de mes – sombres – pensées par le bruit de la fenêtre qui s’ouvre. Nous voilà au cœur de la bête. Le courant est coupé, mais nous trouvons vite une grosse lampe torche. Le temps n’est plus à la discussion mais à l’exploration. L’excitation est palpable.
En bas on trouve une salle de bain et une vaste pièce à vivre. Dans celle-ci il y a un coin cuisine et un petit salon, aménagé avec bibliothèque. Une échelle monte à la mezzanine où se dressent un lit, une grosse armoire et un bureau massif. Meublé avec soin et efficacité. Pourtant de ce tour du propriétaire je garde une sensation de malaise. Pourquoi ? Les autres ne semblent pas me suivre.
Fouillant les placards Val déniche un trésor de guerre : la collection d’alcools du domaine. Riche avant notre passage. Il suggère que c’est pour le jeu, que ces bouteilles n’attendent que nous. Ceux d’entre nous qui boivent se précipitent alors et les gosiers se réchauffent. De son côté Sami enfourne quelques bûches dans le poêle. Nous aurons ainsi chaleur et lumière. Pris au jeu je grimpe dans la chambre et dégotte de sous le lit des couvertures et duvets. Comme si nous étions attendus effectivement.
Et maintenant, que devons-nous faire ? La question est sur toutes les lèvres. Le fourmillement de l’invasion passé où trouver des sensations fortes dans cette pièce et demi ?
Pour tuer le temps – en attendant que quelque chose se produise – nous faisons ce tour de présentation. Puis des groupes se font. Je reste seul, comme Clara. Un instant j’ai envie d’aller me coucher dans le lit mais quelque chose me retient. Contre toute attente je commence à avoir peur de la maison et je me sens plus en sécurité dans le groupe. D’ailleurs je ne suis pas le seul. Alors que les toilettes sont juste à côté Quentin s’est fait chambrer pour ne pas oser y aller. Alicia commence à raconter des histoires d’horreur et légendes urbaines comme quand nous étions gosses. Les récits mille fois entendus et racontés revivent. Puis les voix s’atténuent. Un ronflement se fait entendre. J’ai comme le pressentiment que la nuit ne va pas s’arrêter là. Je lutte quand mes yeux se ferment. Hallucination ? Non, j’entends bien… Quelque chose gratte à la porte ou contre les volets. Puis ça s’arrête. Avant de reprendre … sous nos pieds. Le soupirail ! Il y a une cave, et dans cette cave …




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