Derniers mètres
Depuis le départ il pleuviotait. L’herbe lui trempait les mollets. Pour ne rien arranger au fur et à mesure que le jour s’installait le brouillard prenait possession du sol. Il frissonna. Trois journées qu’il marchait et cette dernière étape lui laissait une étrange sensation. Non, il n’y avait pas que du froid là-dedans. Comme il sortait du village il ne distingua bientôt plus que les fantômes d’arbres. Il se trouvait dans un champ, puis nez à nez avec la clôture. Ça lui pendait au nez de se perdre. Il pesta, les pieds trempés, et fit demi-tour. Le bourg était encore endormi. Seuls deux chiens aboyèrent à son passage. Il finit par retrouver son chemin, somme toute rapidement.
Après un premier col il se trouva en crête. Le vent s’était lui aussi levé et susurrait sa mélopée. Les buissons imitaient les ailes d’oiseaux. Le chemin était boueux et ses pas lui semblaient lourds. Il lui tardait de se mettre à l’abri, de rentrer.
Mais avant il entra dans la forêt. De part et d’autre de la piste des troncs abattus attendaient leur ramassage. Des flaques reflétaient les arbres sans feuilles tandis que quelques conifères dressaient leurs silhouettes dans la brume. Il marqua un instant de pause. Il était fasciné par ce paysage désolé et quelque peu angoissé aussi. Il rit de lui-même. Il avait toujours eu trop d’imagination. Que pourrait-il lui arriver ? Il n’empêchait que le chemin disparaissant entre les arbres et l’obscurité ne le tentait guère. Pas le choix, autant y aller vite.
Partout les mêmes cadavres de géants débités et posés en tas. Tout à ses réflexions il ne vit que trop tard deux yeux aveuglants perçant la pénombre. Revenant à lui il entendit juste le ronronnement du moteur et eut à peine le temps de se jeter dans les fourrés. Il fut gratifié d’une gerbe d’eau.
La piste continuait à monter, il patinait. Au-dessus de lui les arbres s’étaient refermés, de sorte qu’il avançait maintenant dans un tunnel. Et ce silence qui l’enveloppait… Puis il abandonna l’autoroute sur laquelle il se trouvait pour un sentier tout aussi encaissé, mais qui redescendait en lacets. Il ne croisa pas un randonneur mais des ruines de-ci de-là. La mousse et les fougères se disputaient ces pierres humides. Avant de remonter il envisagea un temps de récupération mais quelque chose l’en empêcha. Il éprouva ce besoin de remonter à la surface le plus vite possible. Peut-être aurait-il aimé ces paysages sous un autre ciel mais pour l’instant il n’avait d’autre hâte que de s’en éloigner.
Ses pas longeaient à présent un ruisseau bordé de joncs. De l’autre côté il ne distinguait quasiment plus les arbres. Des cloches se firent entendre. Ou était-ce son imagination ? Il comprit que non quand il aperçut une vache se désaltérant dans l’eau. Il se sentit rassuré de cette paisible compagnie. Presque aussitôt il explosa de rire, se moquant de lui-même. Pourtant il sentit son moral vaciller quand il quitta la musique pour se renfoncer dans l’exploitation arboricole.
Les pins plantés à égale distance, tirés au cordeau, donnaient une impression militaire, rappelant vaguement les cimetières. Au-dessus de lui ils élevaient leurs branches, le dominaient. Il se sentit tout petit. De là-haut ce n’était pas le soleil qui filtrait mais le brouillard. Ainsi tout était baigné d’une atmosphère blanchâtre. Il accélérera la cadence. Entendit un bruit dans les arbres les plus proches de lui. Sans doute un oiseau effrayé par son intrusion. Sans doute…
A présent il lui semblait être suivi. Des bruits de pas. Mais personne ne se fit voir. Il aurait couru s’il l’avait pu. Soudain il vit une silhouette se dessiner en face de lui. Une silhouette humaine. Il se jeta derrière un tronc, arrêtant de respirer. Quand il fut arrivé à sa hauteur il constata que l’autre n’était qu’un randonneur comme lui. Il sortit de sa cachette, ils échangèrent deux mots et chacun s’en alla dans sa direction.
Il eut besoin de s’arrêter et considérer son geste. Il avait cédé à la panique simplement en croisant un congénère.
La remontée lui sembla longue. Interminable même. La douleur s’était installée dans la hanche et la fatigue le tiraillait. Les randonneurs commençaient à arriver, il leur demandait à chacun combien de temps il lui restait avant le sommet. Le voilà qui enfin y arriva. En haut une stèle dédiée à un ingénieur du chemin. Et surtout, le brouillard s’était dissipé et laissait place à un timide soleil. Là, avant de poursuivre, il se versa une goutte de café et croqua une pomme.
A présent il ne lui restait plus qu’à redescendre – une longue descente lui avaient assurés des gens – avant d’atteindre le village où il reprendrait le train. Il enleva une couche et se gorgea des premiers rayons. Toute l’angoisse qui l’avait accompagné se dissipa instantanément. Comme l’heure tournait il irait vite. Bientôt la route disparut derrière lui et le voilà à courir malgré lui entre les châtaigniers et les pins. Il sortit le téléphone pour filmer. Il était comme hypnotisé malgré le vide sur son flanc. Il dérapait parfois, glissait, se rattrapait.
Contre toute attente il ressortit indemne de la forêt. Épuisé et trempé mais content de sa performance. Et ce fut la douche froide : le village était à peine visible. Crut-il. Il s’élança alors sur une route en lacets longeant un grand champ. Arrivé en bas il s’aperçut qu’il aurait pu couper par l’herbe et gagner un précieux quart d’heure. Quelle ne fut pas alors sa surprise de s’aviser que ce n’était pas le village voulu mais un hameau. Il lui fallait encore longer la voie ferrée et monter et descendre encore.
Enfin il atteignait l’orée du tant attendu village. Il arrivait par une ancienne draille. Sur les dalles mouillées son pied glissa. Emporté par le poids de son sac il bascula en avant et ne se rattrapa qu’avec justesse. Voilà pour la chute de cette nouvelle.




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